Mont Melbourne
Un paradoxe gelé en Antarctique où la chaleur géothermique crée des grottes de glace secrètes et des jardins de mousse luxuriants au milieu d'un désert polaire.
Mont Melbourne : Le Feu Sous la Glace
Dans la nature sauvage et gelée du nord de la Terre Victoria, en Antarctique, se dresse une contradiction. Le Mont Melbourne est un stratovolcan massif couvert de glace qui, de loin, ressemble à un pic comme les autres dans la chaîne Transantarctique. Mais le Melbourne est vivant. Alors que le reste du continent est figé dans un gel profond, cette montagne abrite un cœur géologique secret qui pompe de la chaleur vers la surface, créant l’un des environnements les plus surréalistes et scientifiquement significatifs de la Terre.
S’élevant à 2 732 mètres (8 963 pieds) au-dessus de la mer de Ross, le Mont Melbourne n’est pas célèbre pour ses immenses panaches de cendres ou ses rivières de lave (du moins, pas de mémoire récente). Au lieu de cela, il est célèbre pour ses tours de glace fumerolliennes et ses jardins cryptogamiques. Ici, dans l’endroit le plus froid de la planète, la vapeur volcanique a creusé des grottes labyrinthiques sous la glace, et la chaleur géothermique soutient des plaques luxuriantes de mousse verte qui ont survécu en isolement pendant des siècles. C’est une capsule temporelle biologique et une merveille géologique, un endroit où le feu rencontre la glace dans une danse délicate qui soutient la vie.
Cadre Géologique : La Faille de la Terreur
Le Mont Melbourne est un acteur clé du Groupe Volcanique McMurdo.
- Le Rift : Il repose sur le Rift de la Terreur (Terror Rift), une caractéristique tectonique majeure au sein du système de rift de l’Antarctique occidental. C’est là que la croûte terrestre s’écarte lentement, permettant au magma de remonter vers la surface.
- Les Voisins : Il fait partie d’une province volcanique qui inclut le Mont Erebus actif au sud. Cependant, contrairement au lac de lave continu de l’Erebus, le Melbourne se caractérise par une phase “quiescente”, cachant sa puissance sous une épaisse calotte glaciaire.
- Structure : La montagne est un stratovolcan classique, construit sur des couches de coulées basaltiques et trachytiques. Il est presque entièrement incrusté dans la glace, ce qui masque sa véritable forme. Seul le cratère sommital et quelques évents satellites percent le linceul blanc.
Cryptogam Ridge : Une Serre dans le Grand Gel
La caractéristique la plus étonnante du Mont Melbourne est Cryptogam Ridge (la Crête des Cryptogames).
- L’Anomalie : L’Antarctique est un désert polaire. Les plantes sont phénoménalement rares, généralement limitées à des lichens résistants sur les rochers côtiers. Pourtant, haut sur les pentes du Melbourne, il y a des parcelles de sol qui fument de chaleur.
- Chauffage Géothermique : La température du sol ici peut atteindre 40°C à 50°C (104°F à 122°F), chauffée par la chambre magmatique en dessous. Cela empêche la neige de s’accumuler et crée un microclimat de chaleur permanente.
- L’Île Verte : Cette chaleur soutient une communauté florissante de cryptogames — des plantes qui se reproduisent par spores plutôt que par graines. Plus précisément, des tapis luxuriants de la mousse Campylopus pyriformis et de l’hépatique Cephaloziella varians poussent ici.
- Génétique Unique : L’analyse génétique montre que ces mousses sont distinctes des espèces similaires trouvées ailleurs. Elles ont évolué en isolement, piégées sur cette île volcanique chaude dans une mer de glace. Certains scientifiques pensent qu’elles ont survécu à la dernière période glaciaire juste ici, blotties autour des évents volcaniques tandis que le reste du continent était anéanti par les glaciers.
Zone Spécialement Protégée de l’Antarctique (ZSPA 118)
En raison de cette fragilité, la zone sommitale est désignée comme ZSPA 118 (ASPA 118).
- Protection Stricte : L’entrée est strictement contrôlée. Les scientifiques doivent porter des vêtements de protection stériles (souvent appelés “combinaisons de lapin”) pour s’assurer qu’ils n’introduisent pas de spores ou de bactéries étrangères.
- La Menace : Si une espèce non indigène (comme une mousse européenne commune) était introduite, elle pourrait prospérer dans le sol chaud et anéantir les mousses anciennes uniques du Melbourne. La zone est une zone “zéro biologique”.
Les Grottes de Glace : Un Labyrinthe Souterrain
Si la mousse est la merveille au-dessus du sol, les grottes de glace sont la merveille en dessous.
- Formation : La vapeur géothermique s’élève des fumerolles (évents) dans le substrat rocheux. Lorsque cette vapeur chaude frappe le dessous de la calotte glaciaire, elle fait fondre la glace, créant des cavernes.
- Tours et Cheminées : Lorsque la vapeur s’échappe par des fissures vers la surface, elle frappe l’air glacial de l’Antarctique (souvent -30°C). Elle se sublime et gèle instantanément, construisant de délicates tours creuses de glace autour des évents. Certaines de ces tours de glace fumerolliennes peuvent atteindre plusieurs mètres de hauteur, se dressant comme des sentinelles fantomatiques sur le bord du cratère.
- À l’Intérieur des Grottes : Les explorateurs (principalement des scientifiques) qui sont descendus dans ces grottes décrivent un monde magique. Les murs sont festonnés par la fonte prolongée, des formations cristallines pendent des plafonds, et l’air est épais de l’odeur de soufre — un contraste frappant avec l’air stérile et inodore de la surface antarctique.
- Un Analogue de Mars : Ces grottes sont d’un intérêt intense pour les astrobiologistes. Elles simulent des conditions qui pourraient exister sur Mars ou des lunes glacées comme Encelade et Europe. Si la vie peut exister dans l’interface chaude, sombre et humide entre la roche volcanique et la glace polaire sur Terre, pourrait-elle exister ailleurs dans le système solaire ?
La Connexion Erebus : Le Conte de Deux Volcans
Le Mont Melbourne est souvent éclipsé par son voisin du sud plus célèbre, le Mont Erebus. Cependant, comprendre l’un aide à comprendre l’autre.
- Jumeaux Tectoniques : Les deux volcans reposent sur le même système de Rift de la Terreur, agissant comme des soupapes de pression pour la croûte terrestre en Antarctique.
- Personnalités Contrastées : L’Erebus est un volcan à conduit ouvert avec un lac de lave persistant (une rareté sur Terre). Il “respire” constamment, émettant un panache de gaz. Le Melbourne, en revanche, est un système “bouché”. Il n’a pas de lac de lave ouvert. Sa chaleur est piégée, c’est pourquoi il forme des grottes de glace si étendues et des tours fumerolliennes plutôt qu’un panache.
- Types de Magma : L’Erebus émet de la lave phonolitique, tandis que l’histoire du Melbourne montre un mélange de trachyte et de basalte. Cette différence chimique affecte leurs styles d’éruption. L’Erebus est strombolien (légèrement explosif), tandis que le Melbourne a le potentiel d’éruptions explosives plus dangereuses de style plinien si la pression augmente trop.
Glaciologie et le Glacier Campbell
L’interaction entre la chaleur du volcan et la glace environnante est complexe.
- Le Glacier Campbell : Au nord du volcan coule le massif glacier Campbell. Le volcan agit comme une barrière topographique, forçant la glace à s’écouler autour de lui. Cette déviation crée d’énormes crevasses et des chutes de glace qui rendent l’approche de la montagne par le nord presque impossible.
- Éruptions Sous-glaciaires : Des preuves suggèrent que le Melbourne a érupté sous la glace dans le passé. Un “tuya” ou volcan sous-glaciaire se forme lorsque la lave rencontre la glace, créant souvent des montagnes au sommet plat ou des amas de “lave en coussins”. La fonte rapide causée par une telle éruption aujourd’hui pourrait déstabiliser le glacier Campbell, augmentant le déversement de glace dans l’océan.
- Tremblements de Glace : Le flux de chaleur de la montagne lubrifie la base des glaciers. Cela peut faire glisser la glace plus rapidement, créant des signatures sismiques uniques connues sous le nom de séismes de glace (icequakes). La surveillance de ceux-ci aide les scientifiques à distinguer entre le mouvement tectonique et l’agitation volcanique. L’analyse de ces séismes de glace fournit un “scanner” du terrain sous-glaciaire.
Histoire Humaine et Exploration
- Découverte : La montagne a été découverte en 1841 par James Clark Ross, le légendaire explorateur polaire qui a également découvert le Mont Erebus. Il l’a nommée d’après Lord Melbourne, le Premier ministre britannique de l’époque.
- Première Ascension : Ce n’est qu’en 1967 qu’une équipe néo-zélandaise dirigée par R.M. Ford a atteint le sommet. Ce sont eux qui ont rapporté pour la première fois le “sol chaud” et la vision étrange de mousse verte poussant dans le vide blanc sans vie.
- Stations Voisines : La région est un pôle de recherche.
- Station Mario Zucchelli (Italie) : Située à Terra Nova Bay, juste au sud du volcan. Elle fonctionne pendant l’été.
- Station Jang Bogo (Corée du Sud) : Une station moderne ouverte toute l’année, également à Terra Nova Bay.
- Station Gondwana (Allemagne) : Un centre logistique d’été.
- Ces stations utilisent le Mont Melbourne comme site de recherche principal, surveillant sa sismicité et ses émissions de gaz.
Dangers Volcaniques en Antarctique
On pourrait penser qu’un volcan en Antarctique est inoffensif parce que personne n’y vit. C’est incorrect.
- Cendres et Aviation : Le risque principal concerne l’aviation. L’Antarctique dépend fortement du transport aérien pour la logistique (vols C-130 Hercules, hélicoptères). Un nuage de cendres du Melbourne clouerait au sol tous les vols dans le secteur de la mer de Ross, bloquant potentiellement des centaines de scientifiques et coupant les lignes de ravitaillement.
- Couches de Tephra : Les carottes de glace forées à proximité révèlent des couches de tephra (cendres volcaniques) du Melbourne, prouvant qu’il a eu des éruptions explosives dans un passé relativement récent (probablement vers 1892).
- Fonte : Une éruption majeure pourrait faire fondre instantanément des millions de tonnes de glace, créant des jökulhlaups (inondations glaciaires) catastrophiques qui pourraient balayer les stations de recherche situées sur la côte en contrebas.
L’Avenir : Surveiller un Géant Endormi
Le Mont Melbourne se réveille-t-il ?
- Signes Récents : Au cours des dernières décennies, la surveillance par satellite (InSAR) et les capteurs au sol ont détecté des périodes de déformation du sol — la montagne respire.
- Émissions de Gaz : On a observé une augmentation de l’intensité de l’activité fumerollienne. Cela pourrait être un cycle normal, ou cela pourrait indiquer du magma frais se déplaçant vers le réservoir peu profond.
- Le Défi : Surveiller un volcan en Antarctique est un cauchemar logistique. Les panneaux solaires tombent en panne pendant la nuit hivernale de 6 mois. Les batteries gèlent. Les tempêtes de vent détruisent les instruments. Pourtant, la communauté internationale (dirigée par les Italiens et les Coréens) maintient une veille, écoutant le battement de cœur du feu sous la glace.
Conclusion
Le Mont Melbourne détruit le stéréotype de l’Antarctique comme un continent statique et mort. C’est un paysage dynamique et en évolution où le feu intérieur de la planète crée des oasis de vie dans un désert gelé. Des mousses délicates de Cryptogam Ridge à la beauté extraterrestre de ses grottes de glace, il sert de laboratoire pour les extrêmes de l’existence. C’est un rappel que même dans les coins les plus inhospitaliers du globe, la nature trouve un moyen de maintenir la chaleur et la vie.